11
Cette nuit-là, David resta couché sur le dos, les yeux grands ouverts, à regarder bouger les ombres des arbres sur la pelouse. De temps à autre, il consultait le cadran de sa montre, puis laissait retomber son poignet avec lassitude. Il vit défiler toutes les heures jusqu’à l’aube, puis ne s’endormit que pour basculer dans un abîme de cauchemars. Il rêva de la lande et des animaux morts dont les cadavres colmataient les fissures rayonnant autour du point d’impact. Une lumière bleue, lunaire, grésillait au centre du cratère, comme la flamme du souvenir sous l’arche d’un quelconque monument. Jonas Stroke plongeait ses mains dans ce brasier et regardait avec béatitude ses doigts se changer en sarments charbonneux. Il ne souffrait pas, et sa grosse bouche molle laissait filer à intervalles réguliers un petit ricanement imbécile.
« Le feu des étoiles ! balbutiait-il. Oh ! comme c’est bon de toucher la crinière du soleil ! »
Mais ses mains devenaient grises, et ses doigts s’émiettaient telle la cendre d’une cigarette.
« Ce n’est rien ! déclarait alors Maxwell Portridge. Je te grefferai deux belles pattes de tigre, comme ça tu pourras te faire les griffes sur la peau des curieux qui rôdent autour du parc d’attractions ! »
Et ce disant, il partit d’un éclat de rire que David identifia bientôt comme la sonnerie du réveil.
Il se leva, maussade, sachant qu’il allait passer une mauvaise journée. Moochie ne lui adressait plus la parole qu’avec une politesse vaguement teintée de mépris. Il était désormais prévisible que leurs relations se dégraderaient, et David se sentit frôlé par l’aile de la solitude.
Comme il quittait le réfectoire, le portier lui barra subitement le chemin.
— Sarella, dit-il, on vous demande au parloir.
— Moi ? s’étonna David.
— Oui, vous. Votre grand-mère est là, elle vous attend sur le parking.
David fronça les sourcils, stupéfait. Grand-mère Sarah était ici ? Cela ne lui ressemblait guère. La gorge nouée par l’appréhension, le garçon prit le chemin du parloir. Un sexagénaire en costume bleu marine et chapeau mou se tenait au centre de la pièce, les mains croisées dans le dos. Il avait une figure sèche, désagréable et des cheveux argentés. David reconnut Willbur Konaker, l’homme d’affaires de sa grand-mère. Ainsi vêtu il ressemblait à un agent du F.B.I. dans un vieux film des années 50. David l’avait rencontré à deux ou trois reprises sans éprouver la moindre sympathie à son endroit. Willbur le salua à peine et l’entraîna dehors. Une limousine noire attendait sur le parking. Grand-mère Sarah se tenait à l’arrière, ratatinée au cœur d’un monstrueux manteau de fourrure rose. David l’embrassa maladroitement sur la joue droite, aussitôt la vieille femme le repoussa d’une main ferme, comme si ces enfantillages l’agaçaient au plus haut point. Willbur se glissa au volant et, prit la route de Triviana.
— Le directeur du collège m’a indiqué un excellent salon de thé français, dit-il simplement. Le Coussin-Bleu.
David se recroquevilla sur la banquette. Sarah avait l’air de mauvaise humeur, et Willbur transpirait. Ses paumes laissaient des taches moites sur le volant. Le trajet silencieux les mena jusqu’à la ville. À chaque tour de roue, l’atmosphère s’épaississait un peu plus, et quand David pénétra dans le salon de thé il était persuadé qu’un drame allait se jouer entre la théière d’argent et les petits fours.
— Écoute, attaqua la vieille femme sitôt la commande passée, il nous arrive quelque chose de très gênant. Ta mère s’est échappée de la clinique…
David enfonça ses ongles dans le bois tendre de la table.
— Oui, continua Willbur, elle allait bien, son état semblait s’améliorer de jour en jour, et brusquement elle a pris la fuite en dérobant les vêtements et le sac d’une infirmière. Il y a deux jours de cela.
— Nous avons obtenu des autorités médicales qu’elles ne préviennent pas la police avant quarante-huit heures, déclara grand-mère Sarah, nous voulons éviter le scandale… Je suis très connue sur la place financière, et il est hors de question qu’on arrête ma fille au milieu d’un supermarché et qu’on lui passe la camisole sous l’œil des caméras de la télévision.
— Dernièrement elle était très calme, murmura Willbur avec une certaine gêne, elle nous a demandé beaucoup de renseignements sur toi, mon garçon. Elle voulait s’assurer que tu te trouvais dans de bonnes mains, que le collège avait bonne réputation, etc.
— Il a fallu lui montrer des photos, des coupures de presse, martela la vieille femme. En fait cette petite garce nous tirait tout bonnement les vers du nez !
— Elle va probablement tenter de te joindre, dit Willbur Konaker en détournant les yeux. Si cela se produit, essaie de savoir où elle se cache et téléphone aussitôt à ce numéro.
Il avait posé sur la table une carte barrée de quelques chiffres ; c’était un numéro local.
— Nous avons fait venir un médecin de nos amis à Triviana, chuchota l’homme d’affaires. Il interviendra dès que tu lui feras signe. Il est accompagné d’une infirmière et se déplace en fourgonnette. Grâce à lui nous pourrons récupérer ta mère sans éclat, et sans qu’elle soit maltraitée… Tu préfères cela à la solution de la police, n’est-ce pas ?
— Mais, bafouilla David, si elle allait mieux… Elle est peut-être guérie, non ?
Grand-mère Sarah grimaça affreusement, et David crut un instant que son visage allait se craqueler comme un vieux masque de porcelaine.
— Elle n’est pas guérie ! scanda la vieille dont la bouche s’ouvrit, soufflant une haleine aigre. Elle est toujours folle. Et je ne veux pas qu’elle se livre à des extravagances en public ! J’ai suffisamment d’ennemis comme cela ! Je mène à l’heure actuelle une négociation compliquée, je n’ai pas besoin d’un scandale mettant mon nom en cause. Tu ne comprends donc pas qu’elle est capable de n’importe quoi ?
— Heu… Elle n’est pas dangereuse, tout de même, corrigea timidement Willbur.
Sarah le foudroya du regard. Son index décharné frappa la carte de visite.
— Ce numéro ! haleta-t-elle. Appelle ce numéro dès que ta mère te contactera. C’est pour son bien. Le Dr Fabrizzi loge à l’hôtel Ambassador, ici, à Triviana. Il est prêt à intervenir immédiatement. Le mieux serait que tu essaies d’y amener ta mère sous un prétexte quelconque.
Elle secoua la tête avec fureur.
— Tu regardes assez la télévision pour ne pas être en manque d’idées, cracha-t-elle en faisant mousser son rouge à lèvres aux commissures. Tu inventeras une sorte de guet-apens. Ce sera amusant, non ?
David la regarda avec horreur. Elle ressemblait à un cadavre enveloppé de peaux de loup. Une momie de guerrier viking aux chairs asséchées par les siècles. Willbur ramassa la carte et la glissa dans la poche-poitrine du veston de David.
— Ne la perds pas, dit-il avec un sourire commercial.
— Allez ! s’impatienta Sarah, il faut partir. Si par hasard ta mère est dans les parages et qu’elle nous voie ensemble, elle pourrait se douter de notre arrangement.
Elle se leva tandis que Willbur réglait l’addition.
— Fais ce qu’on attend de toi, dit-elle à David, n’oublie pas que ta mère n’est pas près de sortir de l’hôpital et que tu es entre mes mains pour très longtemps ! Si tu choisis de me servir, je peux t’assurer une vie de rêve. Dans le cas contraire, il ne manque pas d’institutions spécialisées pour corriger les asociaux.
Elle se détourna, claudiquant sur ses hauts talons, et se dirigea vers la voiture. Willbur haussa les épaules, toucha son chapeau et désigna la table.
— Tu peux rester, dit-il au jeune garçon, tu peux manger tous les gâteaux. C’est payé. Et voilà pour le taxi.
David le regarda détaler sans avoir la force d’ouvrir la bouche ou d’ébaucher un geste. La limousine démarra.
M’man s’était enfuie. M’man était dehors ! Il n’était plus seul ! Il retomba sur son siège, fixant les gâteaux sans les voir. Si personne n’avait prévenu la police, M’man n’aurait aucun mal à rejoindre Triviana. Elle pouvait prendre le train si elle avait trouvé de l’argent dans le sac de l’infirmière… ou encore faire du stop. Peut-être même était-elle déjà là ? À cette seule idée ses paumes se couvrirent de sueur. Il ne devait pas rester ici. C’est au collège que M’man essaierait de le joindre, par téléphone probablement. Il lui fallait donc retourner là-bas… Oui, mais ensuite ? Il chercha la carte du Dr Fabrizzi dans la poche de sa veste et la déchira en mille morceaux. Il ne trahirait pas M’man une seconde fois. Il n’avait pas pu lui venir en aide, là-bas, dans les profondeurs du parking, mais ici il en allait autrement. Il connaissait le terrain, et les discours de Shicton-Wave avaient allumé en lui une combativité revancharde qui ne cherchait qu’un prétexte pour s’incarner. Il quitta le salon de thé, marcha jusqu’à la mairie pour trouver un taxi et se fit ramener au collège. Pendant que le véhicule longeait le parc d’attractions, il eut une illumination. C’était là qu’il cacherait M’man ! Sur la lande, dans l’une des mille petites baraques à demi écroulées qui pullulaient autour du point d’impact. Aménager une tanière ne serait pas trop difficile, il n’aurait qu’à déterrer les provisions et les sacs de couchage dissimulés par Shicton-Wave en prévision du « Grand Jour »! Le jeune homme pâle ne lui avait-il pas désigné l’emplacement des « caches » ?
Cette solution l’enthousiasma. Elle leur permettrait de gagner du temps. Fabrizzi finirait bien par se lasser, et ensuite…
Ensuite on aviserait. Il fallait surtout que M’man ne retombe pas dans les pattes de grand-mère Sarah. La vieille garce était bien capable de la laisser pourrir au fond d’un asile pour le reste de ses jours, par simple crainte du scandale !
Sitôt au collège, David se faufila dans le jardin, s’assura que personne ne le voyait, et récupéra le butin de survie enterré sous les massifs par Shicton-Wave et sa bande. Il prit le sac de couchage, les rations militaires et la nourriture déshydratée, ainsi que le revolver de tir à la cible et sa boîte de cinquante cartouches. Il entassait les objets au fur et à mesure dans le duvet, l’utilisait à la manière d’un sac de marin. Il reboucha ensuite soigneusement les trous et alla dissimuler son paquet dans une remise à vélos. C’était assez encombrant et il comprit qu’il devait emprunter l’une des bicyclettes qu’utilisaient les jardiniers pour circuler d’un bout à l’autre du parc s’il voulait rejoindre la lande pareillement chargé.
Cette besogne accomplie, il alla prendre un roman à la bibliothèque et s’installa au foyer, devant un chocolat chaud. Il ne pouvait qu’attendre en rongeant son frein. Il ouvrit le livre sur la table et s’abîma dans la contemplation des pages. Les caractères dansaient sous ses yeux, les mots couraient comme des insectes, désorganisant les chapitres. Une formidable exaltation lui gonflait la poitrine.
« M’man, se répétait-il, je suis là ! Cette fois je ne vais pas me coucher et perdre conscience comme un lâche, je vais t’aider… Oui, tu peux venir. Tout est prêt. Ils ne te reprendront pas. Il suffira d’attendre les vacances et nous partirons dans un autre État, au Canada… ou bien au Québec. Je dirai à grand-mère que je compte rester au collège pour Noël… Elle s’en fichera. Cela nous donnera le temps de prendre la route. On ne peut pas soupçonner une mère et son fils, n’est-ce pas ? Qui irait penser que nous sommes deux évadés ? Pour l’argent, je volerai celui de Moochie. Je sais que ses parents lui en donnent beaucoup pour acheter des maquettes ! Il faudra se débrouiller pour survivre, M’man, mais nous avons de l’entraînement à présent, nous ne sommes plus tout à fait des novices ! »
Le portier franchit le seuil du foyer à cinq heures, alors que la lumière baissait à l’horizon. Il regarda David et claqua des doigts en disant :
— Sarella, téléphone. Votre tante.
David n’avait pas de tante. Son cœur fit un véritable bond sous ses côtes. Il se rendit à la « cabine », c’est ainsi qu’on appelait le réduit lambrissé où le standard avait coutume de faire aboutir les communications destinées aux élèves. Un vieil appareil de bakélite trônait sur un guéridon bancal. David entra dans la pièce, referma la porte capitonnée. « Et si la standardiste nous écoute ?» pensa-t-il. C’était un risque à courir. Mais il était mineur, les conversations entre les élèves et leur famille roulant généralement sur des sujets aussi affriolants que la nourriture, les bonnes notes et la santé, il y avait fort à parier que la préposée au téléphone n’éprouvait aucune envie d’espionner les propos des correspondants. Il saisit le combiné.
— Oui ? souffla-t-il.
— David ? fit la voix de M’man. C’est moi…
— Oui.
— Je suis en ville… Mais je n’ai plus d’argent.
— On ne peut pas parler longtemps, haleta le garçon. Écoute, j’ai tout prévu. Rendez-vous ce soir, à partir de minuit, sur la route qui mène au collège. Le long du vieux parc d’attractions. Il y a des poteaux de bois taillés en forme de bonshommes. Attends-moi au pied de la statue de l’Indien. C’est à vingt minutes de marche de la ville. C’est facile à trouver.
Il y eut un long silence, puis la voix lointaine de M’man murmura comme du fond d’un précipice.
— D’accord…
— Je t’embrasse, gémit David.
— Oui, fit la voix décolorée, oui.
On raccrocha. David s’essuya le visage d’un revers de manche, mêlant sa sueur et ses larmes. Jusqu’à l’extinction des feux, il fut sur des charbons ardents. Quand l’heure du rendez-vous approcha, il se faufila dans les couloirs, sans trop se soucier d’être aperçu. Le portier ne ferait rien pour l’intercepter, il le savait. Ses accointances avec les Jeunes Lames lui conféraient momentanément le privilège des passe-muraille. Il se glissa dans la remise, décrocha un vélo et ficela son équipement sur le porte-bagages. La machine à la main, il remonta ensuite l’allée de gravillons jusqu’au portique d’entrée. Malgré le vent froid, il suait à grosses gouttes sous son manteau noir. Il sortit du collège par un trou du mur d’enceinte que lui avait indiqué Bonnix. C’était un court tunnel masqué de feuillages, totalement indiscernable pour un non-initié. Le vélo eut un peu de mal à passer dans la crevasse et se retrouva sur la route au prix d’un guidon tordu. David l’enfourcha et se mit à pédaler. À peine avait-il parcouru cent mètres que la pluie lui cingla les omoplates, couvrant la route d’un film luisant et gras. Son manteau s’alourdit, pesant sur ses épaules de toute son humidité. Il pédala un quart d’heure, zigzaguant entre les fondrières. Enfin il distingua une petite silhouette au pied du grand Indien de bois fiché de travers dans la boue. La lueur jaune émise par le phare de la bicyclette éclaira un imperméable froissé, des jambes nues, crottées de boue jusqu’aux genoux. David s’arrêta, descendit de la machine qu’il coucha sur l’herbe. De nouveau il ne fut plus éclairé que par la lune.
— M’man ? fit-il à mi-voix.
Il la voyait de profil, le regard fixe. Elle avait noué un carré de tissu sur sa tête et les cheveux qui s’en échappaient collaient à ses joues comme des serpents noirs.
— M’man ? répéta-t-il.
Il la touchait presque, et pourtant elle ne réagissait pas. Elle paraissait prisonnière d’un rêve intérieur. La pluie lavait sa figure blanche, décolorait sa bouche. Elle avait maigri. Terriblement. Elle semblait soudain beaucoup plus âgée. Ce n’était plus l’adolescente prolongée qu’il avait connue pendant quatorze années, c’était une autre femme, presque vieille. Une étrangère au sang glacé. Cette fois il lui toucha le coude. L’imperméable mouillé avait la consistance exacte de la peau de grenouille. Elle tressaillit.
— David, dit-elle, oh… tu étais là. J’ai dû m’endormir.
— Non, tu étais debout… Tu avais l’air de réfléchir.
— Oh ! non, balbutia la jeune femme, je dormais. C’est du mauvais sommeil. Toutes ces pilules qu’ils m’ont fait avaler, leur poison est stocké dans mes veines, il me faudra des années pour m’en débarrasser. Il ne faut pas m’en vouloir si j’ai l’air d’une somnambule mais, là-bas, ils me forçaient à dormir sans cesse.
Elle examina le jeune garçon des pieds à la tête, et pouffa derrière sa main.
— Oh ! David, ce manteau est affreux ! On dirait que tu fais de la figuration dans un film sur le ghetto de Varsovie !
— Viens, souffla David en lui prenant le poignet, ne restons pas sur la route. Si une voiture passait, on nous repérerait tout de suite.
Il alla redresser le vélo, franchit le fossé et s’engagea sur la lande. M’man le suivit mécaniquement. Il lui expliqua les grandes lignes du plan qu’il avait conçu mais elle l’écoutait d’une oreille distraite et regardait autour d’elle en plissant le nez, à la manière d’un animal qui vient de détecter une odeur suspecte.
— C’est un mauvais endroit, murmura-t-elle, il ne faut pas aller par là, David. Il y a quelque chose… Quelque chose de caché dans l’obscurité.
David frissonna en entendant ces mots. La voix de sa mère, curieusement détimbrée, sans chaleur, lui faisait l’effet de sortir d’une poupée de cire.
— C’est là, souffla encore la jeune femme, ça bouge autour de nous.
Sa main s’abattit sur celle de David. Elle était glacée. Dieu, quelqu’un de vivant pouvait-il avoir la peau aussi froide ?
— C’est le vent, dit péniblement l’adolescent, le vent dans les ajoncs. Ne t’inquiète pas, nous allons trouver une baraque présentable, mais tu ne devras pas te faire voir durant la journée. Écoute-moi, c’est très important.
Il lui parla de Jonas Stroke et du hangar. En fait, il y avait peu de risque que le ferrailleur s’intéresse aux cabanes à demi effondrées. Il les avait sans aucun doute pillées l’une après l’autre au cours des dernières années, y récupérant tout ce qui était susceptible d’être revendu. M’man hochait la tête mécaniquement. De temps à autre, elle tendait les mains pour palper la nuit, comme si elle essayait de saisir une ombre au passage.
— Il y avait quelque chose, haleta-t-elle, tu as vu, David ? J’ai bien failli l’attraper.
Un sentiment de panique s’empara du garçon. « Elle est folle, pensa-t-il. Mon Dieu, grand-mère Sarah avait raison. Elle n’est pas du tout guérie… pas du tout. » Il eut honte de douter, se rabroua et s’avança entre les casemates de bois pourri, le dos courbé sous l’averse. Il y avait une torche dans le paquetage de survie du club des Jeunes Lames, mais il ne voulait pas courir le risque d’en promener le halo sur la lande. Il fallait se contenter de la lumière de la lune. Les trois premières baraques se révélèrent des clapiers inhabitables, véritables tanières à putois qui – bizarrement – n’abritaient aucun animal, mais peut-être n’y avait-il plus aucun animal en vie, sur la lande ?
Il finit par découvrir une cahute qui tenait encore debout, dont toutes les ouvertures avaient été barricadées à l’aide de planches clouées. On pouvait toutefois y pénétrer par un trou au niveau du sol. Cette fois il s’empara de la torche, s’introduisit en rampant à l’intérieur de la bicoque et poussa le bouton de la lampe.
— Ça va, chuchota-t-il, ça semble habitable, et c’est loin du hangar.
M’man le rejoignit. Elle grelottait et se recroquevilla dans un coin, les genoux ramenés sur la poitrine. David déballa le paquetage, le sac de couchage et les aliments de survie, qu’il aligna sur une étagère.
— C’était une loterie, observa-t-il en avisant l’axe de la roue de fortune qui dépassait encore de la cloison. Pour l’eau, tu devras sortir à la nuit et remplir le bidon dans une flaque, ensuite tu y feras dissoudre l’un de ces petits comprimés, c’est un truc spécial qui tue les microbes… de l’hydroclonazone… ou un nom de ce genre-là. Tu as bien compris ?
Il était gêné de parler ainsi à M’man, mais elle paraissait si désarmée, si… enfantine. C’était à lui de la protéger à présent.
— Cette terre est pleine de cadavres, dit-elle dans un souffle en effleurant du bout des doigts le sol de la baraque.
David se retourna d’un bloc.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Il y a des bêtes qui pleurent sous nos pieds. Des dizaines de bêtes. On dirait une fosse commune… un charnier. Elles sont là depuis longtemps, très longtemps.
David se sentit pâlir. Comment sa mère pouvait-elle connaître l’histoire des animaux entassés au fond des crevasses ? Qui avait bien pu lui en parler ?
— David, gémit-elle, tu veux me faire dormir ici ? Sur ce tapis de squelettes ? Tu es méchant… Je n’ai rien fait pour mériter ça, même à la clinique j’étais mieux installée.
— M’man, supplia-t-il en lui prenant les mains, on n’a pas le choix. Il faut tenir jusqu’aux vacances, d’ici là j’aurai préparé notre fuite. Je vais tout rassembler, les horaires, les transports, l’argent. Tu verras, on sautera une frontière et on recommencera de zéro.
— C’est une terre de douleur, reprit la jeune femme. Pleine de cris. Rien n’y poussera jamais. Quelque chose l’a stérilisée. C’est une plaie, une plaie de boue qui n’en finit pas de cicatriser.
David essuya la sueur qui s’accumulait dans ses sourcils. Pour reprendre son calme, il expliqua une nouvelle fois comment l’on utilisait les aliments déshydratés.
— Tu n’auras rien à faire cuire, insista-t-il. Dans ce carton il y a de quoi tenir vingt jours, mais il ne faut pas te gaver.
Parler ne servait à rien, elle n’écoutait pas. Il finit par renoncer. La situation lui échappait. Rien ne se passait comme il l’avait prévu. Ils couraient à la catastrophe. Il avait imaginé d’autres retrouvailles. Des gestes pleins de tendresse et de complicité. Au lieu de cela il se retrouvait en face d’une étrangère qui parlait comme une pythie en transe. La peur s’insinuait en lui, une mauvaise petite peur mêlée de dégoût.
« Dr Fabrizzi, lui chantonna sa voix intérieure, Dr Fabrizzi… à l’hôtel Ambassador. »
Non ! Il ne trahirait pas M’man. Il irait jusqu’au bout.
— Il faut que je parte, dit-il lentement, mais je reviendrai chaque soir, à la même heure. Je t’apporterai des livres… et des cachets bleus, si tu en as besoin. Moi je n’en prends plus maintenant.
M’man chantonnait, la tête inclinée sur l’épaule.
— La couleur de ce sac de couchage est très laide, observa-t-elle brusquement, tu sais bien que je n’aime que le jaune. Pourquoi n’en as-tu pas pris un jaune ? Ça t’embêtait de me faire plaisir ?
David battit en retraite, vaincu.
La pluie le gifla dès qu’il émergea de la cabane, l’aveuglant. Il était plein de pensées confuses, hagard. Il releva le vélo et marcha vers la route. Par moments, il enfonçait dans les trous d’eau jusqu’à la cheville. Lorsqu’il eut atteint le ruban d’asphalte défoncé, il enfourcha la machine et commença à pédaler. La visibilité était extrêmement réduite, presque nulle, et il avait l’impression de rouler sous le rideau déferlant d’une cascade.
… La chose se produisit alors qu’il amorçait le premier virage. La bête surgit de la nuit, lui coupant la route. Il serra les freins en sachant qu’il était trop tard. Sa roue avant heurta le flanc de l’animal dans un vacarme de ferraille, des étincelles jaillirent et David tomba dans la boue tandis que la bête se lançait à l’assaut du talus.
C’était… C’était un chien-loup dont le poil collé avait de curieux reflets métalliques. Il progressait par bonds saccadés, de manière inhabituelle, et même… anormale.
« Je l’ai blessé, songea David. Pourvu qu’il ne m’attaque pas. » La bête venait de s’immobiliser au sommet du rempart de terre bordant la route. La lumière de la lune lui donnait une teinte bleuâtre… comme s’il eût été bâti en acier. Ses yeux ne brillaient pas dans l’obscurité, et aucun son ne montait de sa gorge.
« Il me regarde, constata David en se relevant. Bon sang, il est énorme ! »
Il était terrifié. Doucement, il ramassa une grosse pierre granitique, peut-être un tronçon de pavé, et l’assura dans sa paume. Le chien bougea, comme s’il avait l’intention de marcher sur l’enfant. Dans un geste instinctif, David jeta la pierre vers l’animal. Le projectile frappa le chien entre les oreilles avec un bruit de métal tout à fait irrationnel. La bête sauta lourdement de côté, ramassa le caillou entre ses mâchoires et entreprit de le broyer. David retint un hurlement. C’était une histoire de fou… Une hallucination ! Aucun chien ne pouvait écraser un morceau de granit entre ses dents !
Cette fois il bondit sur le vélo et se mit à pédaler de toutes ses forces. Au bout d’une dizaine de secondes, il entendit l’écho d’une course dans son sillage ; le chien le poursuivait ! Il courait, masse trapue et balourde… et ses pattes arrachaient des étincelles au goudron chaque fois qu’elles effleuraient la route.
« C’est un phénomène d’électricité statique, balbutia intérieurement David. Oui… C’est à cause de l’orage ou de ce genre de truc. »
Mais la… bête le poursuivait toujours, dans un vacarme de ferraille malmenée.
« Il sonne creux ! constata David avec un rire hystérique. On dirait un fût d’essence roulant sur des cailloux, creux… il sonne creux ! »
Il secoua la tête. Probablement était-il victime d’un effet de résonance dû aux échanges électriques saturant l’atmosphère ?
Oui ! C’était une bonne explication… qui n’expliquait rien mais apportait un élément de réconfort moral.
Il heurta à nouveau un obstacle invisible, perdit l’équilibre et s’affala dans une flaque. La peur le remit sur ses pieds et, délaissant la machine, il prit ses jambes à son cou, filant au hasard sur la lande. Par bonheur le chien ne courait pas comme un vrai chien, et il parvint peu à peu à prendre de l’avance. « Je suis en train de devenir fou, se répétait-il en luttant contre le point de côté qui lui sciait le flanc. C’est M’man, elle m’a : flanqué sa maladie, elle… »
Au même instant il donna de la tête contre une paroi de tôle ondulée et tomba sur les genoux, à demi assommé par le choc. Il fallait pourtant qu’il se relève, il le fallait, car la chose qui courait sur la lande se rapprochait chaque seconde davantage. Au prix d’un effort prodigieux, il se redressa, agrippa ce qui semblait être une poutre de fer, et se hissa lentement le long de la construction. C’est lorsqu’il fut à trois mètres au-dessus du sol qu’il s’aperçut qu’il était en train d’escalader le hangar de Jonas Stroke. Sa course aveugle l’avait ramené vers le ferrailleur. Les genoux tremblants, il se plaqua contre la paroi et s’écorcha les doigts aux boulons pour assurer sa prise. Les yeux fermés, il resta ainsi en équilibre instable pendant deux ou trois minutes… puis quelqu’un se mit à frapper la tôle au-dessous de lui. C’était le chien. Il mordait les poutrelles du hangar en crachant des étincelles bleuâtres, et ses griffes traçaient de longues stries sur la rouille des tôles.
« Si je bascule… », pensa David.
Non, il ne fallait surtout pas penser à cette éventualité !
Soudain la voix de Jonas Stroke éclata, déformée par la caisse de résonance du hangar.
— Laissez-moi ! hurlait-elle, au comble de la terreur. Je veux qu’on me laisse tranquille. Je ne vous servirai plus… Non ! Non !
Il était pitoyable, au bord de la crise nerveuse. David avait la quasi-certitude d’être en train de rêver. Peut-être même venait-il de passer dans une autre dimension ? Les feuilletons étaient toujours pleins de ce genre d’aventures. La pluie se fît moins dense, l’orage s’éloignait. Les bras noués autour de la poutrelle, David essaya de découvrir l’intérieur du hangar en jetant un coup d’œil par les interstices des plaques de tôle. Jonas Stroke se démenait comme un dément ; un marteau dans chaque main, il frappait une enclume à coups redoublés avec l’intention manifeste de produire le maximum de bruit. Il accompagnait sa gesticulation furieuse d’une chanson incompréhensible, braillée à pleins poumons. L’averse cessa. Une lune claire trouait maintenant le ciel. David regarda à ses pieds. Le chien creux avait disparu. Il se laissa doucement glisser sur le sol.
« J’ai perdu la tête, décréta-t-il. C’est la fatigue, la tension nerveuse. Ce n’était qu’un bâtard en maraude. »
Pourtant il ne pouvait s’ôter de la tête l’image du chien de métal, galopant dans un vacarme d’armure et arrachant des étincelles aux pavés. Non… c’était impossible. Il avait été abusé par la mauvaise visibilité, la pluie.
Il retrouva le vélo là où il l’avait laissé et se remit en selle. Il était très tard, presque deux heures du matin. Quand il atteignit le collège il ne tenait plus sur ses jambes. Il traversa le hall et les couloirs sans rencontrer personne et plongea dans la salle de bains pour s’accorder une douche brûlante.
Toute la nuit la même phrase ne cessa de le hanter :
« Un chien de fer… C’était un chien de fer, et la pluie résonnait sur son corps comme sur une barrique vide… Tu sais bien que c’est la vérité ! »
Au matin, cependant, il avait presque oublié ce stupide incident et ne pensait plus qu’à son prochain rendez-vous avec M’man.